Le mardi 17 mars 2026, dans le cadre de la Semaine du Cerveau, le Département de psychiatrie du CHUV a ouvert ses portes à un public d’étudiant‑es pour une après-midi pas comme les autres. Cinq ateliers en tournus, cinq équipes de scientifiques, de clinicien‑es et deux comédien‑nes avec un objectif commun : parler de santé mentale aux jeunes et avec les jeunes.
Cultiver sa santé mentale comme un jardin
La Dre Jennifer Glaus, Responsable de recherche au Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA), pose d’emblée le cadre avec une métaphore simple et parlante : « La santé mentale, ça se cultive avec soin et régularité, comme un jardin. » Loin d’être un sujet réservé aux spécialistes, elle concerne chacune et chacun d’entre nous. Sommeil, activité physique, alimentation, relations sociales… les participant‑es ont eux-mêmes listé les piliers d’un équilibre mental solide. Un moment de bougé collectif au milieu de l’atelier a suffi à illustrer le propos : quelques minutes de mouvement, et l’atmosphère change. Le corps répond, l’esprit suit.
À propos du sommeil, les étudiant‑es ont découvert un paradoxe biologique et sociétal. Le cerveau adolescent est programmé pour s’endormir plus tard (Nicolas A., 2008). Difficile ainsi de répondre aux règles de la société qui lui somme de se lever tôt. Il ne s’agit pourtant pas d’une question de paresse, mais de biologie ! C’est le fonctionnement naturel d’un cerveau en pleine maturation qui pousse les adolescents à s’endormir et à se réveiller plus tard qu’à l’âge adulte.
Côté activité physique, c’est la fin du mythe des 10 000 pas, issu d’une campagne japonaise des années 1960 mais scientifiquement infondée. La science le confirme désormais, 7 000 pas suffisent pour ressentir les bénéfices de la marche (Ding, M. & al. 2025). À ce propos, lisez cet article de Futura Science, lequel fait référence à une une étude publiée dans la revue The Lancet Public Health.
Enfin, la communication entre l’intestin et le cerveau, via les cellules nerveuses qui les relient (Cryan & al. 2019), rappelle que ce qu’on mange compte bien plus que ce qu’on pense. Jennifer Glaus finit par proposer divers exercices de bien-être, tels que la cohérence cardiaque, la pleine conscience ou l’ancrage mental, et offre de précieuses ressources externes pour parler de santé mentale.
Tous accros aux écrans ? Une approche nuancée et bienveillante
Sara Magana Meystre, infirmière et Kathia Bornand, intervenante sociale et co-responsable de l’Unité DEPART au SUPEA, ont abordé l’addiction aux écrans, un sujet qui touche directement les jeunes présents, avec nuance et sans jugement. Les participant‑es ont pu sortir leur téléphone pour répondre à des sondages en temps réel ! Une façon malicieuse d’illustrer que les écrans ne sont ni tous bons ni tous mauvais.
Ce qui retient l’attention, c’est la mécanique du cerveau adolescent face aux stimulations numériques. Pruning synaptique, myélinisation, maturation du cortex préfrontal : le cerveau des 15 à 25 ans est encore en chantier, progressant de l’arrière vers l’avant. La zone préfrontale, celle qui gère les impulsions et la planification, est la dernière à arriver à maturité, vers 25 ans. Selon les intervenantes, on pourrait comparer le cerveau adolescent à « une Ferrari avec des freins peu efficaces ». En effet, la dopamine joue pour les jeunes un rôle central, ils ont beaucoup de récepteurs mais peu de dopamine disponible. Les jeunes auront donc une forte tendance à aller chercher la stimulation immédiate. Les concepteurs des plateformes en ligne et des réseaux sociaux le savent, et conçoivent leurs algorithmes dans cette optique.
Les intervenantes ont aussi rappelé les effets positifs des écrans et leurs plateformes : créativité, curiosité, rapidité décisionnelle, socialisation. L’enjeu est de comprendre l’impact des écrans pour mieux les apprivoiser, sans les condamner. Il s’agit aussi de déculpabiliser des usages qui sont en réalité le reflet d’une société elle-même accro à la connexion permanente et à la récompense immédiate.
MeInTheCity, se rétablir dans et par la ville
La Dre Lilit Abrahamyan Empson, responsable de programme Spécialisé d’Interventions et détection précoce (TIPP) au Département de psychiatrie du CHUV et maître d’enseignement et de recherche à l’UNIL et Mme Anastasie Jordan, infirmière case-manager au TIPP, ont ouvert une fenêtre sur une réalité souvent invisible : celle des personnes vivant avec des troubles psychotiques dans l’espace urbain. Le cerveau des 15‑25 ans est encore en développement, les pressions des études et les questionnements identitaires créent un terrain particulièrement vulnérable. Un quart de la population vivra un trouble de santé mentale au cours de sa vie et jusqu’à 8 % de personnes vont faire l’expérience de phénomènes psychotiques, quid furtives
Son projet interroge ce que la ville peut faire pour les personnes vulnérables sur le plan psychique. Des contrôleurs de bus et du personnel de bibliothèque sensibilisés, Plateforme 10 à Lausanne qui accueille des sorties avec des patient‑es, un parcours sensoriel au parc de Mon Repos, des cafés partenaires, des promenades urbaines dans le cadre du programme MeInTheCity : autant d’initiatives qui visent à sortir de l’isolement social. Parce que le rétablissement se joue aussi dans la rue, dans un parc, ou entouré de personnes bienveillantes.
Une saynète sur l’anorexie
Le Dr Yohann Thenaisie, comédien et neuroscientifique, a choisi le théâtre pour aborder l’anorexie mentale, la maladie psychiatrique avec le taux de mortalité le plus élevé. Une saynète poignante, incarnée par la comédienne Marie Fuhrer-Borghini, qui a vécu la maladie. Elle y retrace son parcours, celui d’une adolescente de 15 ans qui trouve dans le contrôle de son corps une illusion de maîtrise sur sa vie.
Les questions ont fusé dans la salle : « Est-ce que l’anorexie est toujours consciente ? Quand met-on les mots dessus ? Comment soigne-t-on une maladie qui retire l’envie de manger ? »
La Dre Hélène Tzieropoulos Osterlof, psychologue responsable de la consultation spécialisée des troubles du comportement alimentaire du SUPEA a répondu avec bienveillance et précision : « Les causes de l’anorexie sont multifactorielles, avec parfois une part génétique, amplifiée par une culture qui valorise la minceur et le contrôle. La prise en charge commence par la renutrition, ce qui permet souvent de voir disparaître une grande partie des symptômes, avant d’aller plus loin dans la prévention des rechutes ». Un message clair pour les jeunes présents : ne pas attendre d’aller au plus mal pour demander de l’aide.
Plonger dans un laboratoire de recherche sur la psychose
La journée s’est terminée avec le Prof. Paul Klauser, médecin cadre au SUPEA, et responsable de l’unité de recherche sur la psychose du Centre de neurosciences psychiatriques. Toute son équipe, dont les Dr Daniella Dwir et Pascal Steullet, a amené les étudiants au cœur de la recherche translationnelle sur la schizophrénie, du microscope à la clinique. Hallucinations, idées délirantes, symptômes négatifs : les mécanismes du trouble ont été expliqués avec clarté, ainsi que les pistes thérapeutiques actuelles, des médicaments à la stimulation à 40 Hz en passant par la psychothérapie.
Ce qui a aussi marqué les participants, c’est le chemin qui relie une observation sur l’hippocampe d’une souris à un traitement pour un patient. Et la question centrale que pose la recherche aujourd’hui : comment trouver des marqueurs biologiques suffisamment précis pour mieux cibler les soins et même prévenir les rechutes ?
Cette après-midi a ouvert cinq portes d’entrée sur le sujet de la santé mentale. Elle a démontré qu’elle se décline en termes de sommeil et de dopamine, de vulnérabilités et d’isolement, de corps et d’algorithmes. Surtout, elle parle aux jeunes avec le sérieux et la bienveillance qu’ils méritent. Le retour des enseignantes le confirme : « Les élèves ont été pris au sérieux en tant qu’interlocuteurs compétents, dignes d’être entendus. »
| Ressources utiles – Pro Juventute : ligne 147 (gratuite, 24h/24) www.147.ch – Ciao.ch : www.ciao.ch – On t’écoute.ch : www.ontecoute.ch – Podcasts Radar RP Ça nous arrive : https://www.ontecoute.ch/pages/podcast/ Toi aussi : https://www.radar-rp.ch/toi-aussi/ – Projet MeInTheCity : https://lausanne-sante-mentale.ch/ – Podcast Dingue de la RTS, avec notamment un épisode sur les troubles du comportement alimentaire, https://www.rts.ch/audio-podcast/2022/emission/dingue-25855488.html – CNP Cery : https://www.chuv.ch/fr/psychiatrie/dp-home/recherche/centres-et-unites-de-recherche/centre-de-neurosciences-psychiatriques-cnp – Nicolas, A. (2008). Éducation au sommeil chez les adolescents. Médecine du Sommeil, 5(18), 15-18. – Ding, M., Owen, K., et al. (2025). Daily steps and health outcomes in adults: a systematic review and dose-response meta-analysis. – The Lancet Public Health.Cryan, J. F. & al. (2019). – The microbiota-gut-brain axis. Physiological Reviews, 99(4), 1877–2013. |

